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Que reste-t-il du pulaaku ?

Que reste-t-il du pulaaku ?

Ce sont les articles et commentaires laissés par des internautes sur certains de nos sites guinéens qui m’ont interpellé pour écrire ce papier. Je n’ai aucune prétention de connaitre le pulaaku ou d’en être imprégné, loin de là ; je suis certainement parmi les moins qualifiés pour en parler. Mais j’ai estimé utile d’aborder ce sujet afin de susciter un débat et surtout éveiller une certaine prise de conscience sur un sujet qui n’est pas si connu de nos compatriotes notamment des premiers intéressés, les fulbhés.

Le pulaaku est un des deux revers d’une médaille pour caractériser le vrai pullo. L’autre revers est religieux. Ainsi chez les peuls du Fouta Djallon, du Macina ou du Fouta Toro, l’autre volet chez l’individu est l’islamité. Chez les peuls de Centre Afrique ou de certaines régions du Niger ou du Tchad, c’est encore l’animisme. Ici, nous n’aborderons que le volet commun, à savoir le pulaaku.

Le pulaaku est avant tout une éthique

Dans ces conditions, que reste-t-il de nos jours du pulaaku tel qu’il a été transmis et enseigné de génération en génération souvent par voie initiatique et orale ? La circoncision traditionnelle était un des moments favoris pour transmettre certains aspects du pulaaku aux jeunes adolescents. Pour découvrir le pulaaku, nous avons consulté Pullorama numéro1 écrit par le CERCP fondé au Cameroun (Cercle d’Etudes et de Réflexion sur la Culture Peule). Voici quelques extraits.

« Le pulaaku est l’ensemble des valeurs socioculturelles des Fulbés ; il est à la fois leur manière de vivre et leur raison d’être. C’est donc une éthique qui définit la philosophie et les règles de vie individuelle et collective. »

Le concept de pulaaku

L’homme pénétré de SEMTEENDE, autrement dit capable de régler ses actes avec retenue, réserve, pudeur, dans le sens de l’honneur et qui peut se sentir peiné, gêné, diminué en cas de transgression de cette ligne de conduite, cet homme-là incarne le pulaaku : il est pénétré d’éthique peule. Agir dans le sens contraire exprimerait un état primaire. En effet ne dit-on pas que l’individu qui manque de SEMTEENDE a un vaste champ d’action ? SEMTEENDE est parfois traduit par HONTE.

A cette dimension fondamentale du pulaaku qu’est le semteende, viennent se greffer deux autres composantes non moins importantes qui sont le MUNYAL et le HAKKILO.

MUNYAL peut se traduire par le terme français « patience ». Il exprime une aptitude à supporter désagréments et malheurs… et HAKKILO pourrait être traduit par le terme « intelligence ». Il exprime la capacité d’un individu à pouvoir observer son milieu social et naturel pour s’y adapter.

Pulaaku défini par semteende, munyal et hakkilo est une valeur identitaire des fulbés. En effet tout pullo est supposé avoir du pulaaku. Certes, il peut faillir dans sa conduite, mais il se distinguera toujours par quelques traits du pulaaku car quelque mince que devienne la fibre du pulaaku, elle ne rompt jamais. Ce qui veut dire que quand on est pullo et qu’on a reçu l’éducation peule, on garde de manière indélébile la marque du pulaaku. Cependant le pulaaku n’est pas une donnée biologique ou génétique, mais une valeur sociale vécue et assumée. Le pulaaku n’est pas lié à l’aspect physique, ni à la couleur de la peau, mais à une valeur morale. »

Aujourd’hui le pulaaku, âme de l’ethnie peule, est menacé dans certaines de ses dimensions. Avec la sédentarisation et l’abandon progressif de la vie pastorale, le pulaaku a tendance à se réduire à une peau de chagrin. C’est l’occasion de rendre hommage à Amadou Hampaté Ba, le Sage de Marcory à Abidjan (paix à son âme) qui au travers de ses œuvres nous a transmis et sauvegardé plusieurs aspects du pulaaku.

A présent je vais relater deux anecdotes pour illustrer le pulaaku.

La première anecdote.

Elle nous est transmise par A Hampaté Ba. La voici :

Un jeune marié, hôte d’un jour de sa belle-famille, victime d’une rage de dent qui lui a arraché de bruyants gémissements toute la nuit, a jugé indigne de sa part de se plaindre le lendemain devant ses beaux-parents, « d’un simple mal de dent ».

Aussi s’est il crevé un œil au petit matin pour mieux justifier son manque de retenue.

Mais quelle ne fut sa désolation le matin, quand il entendit parmi les gens venus s’enquérir de son mal le chuchotement d’indignation : « Quel couard ! Toute une nuit de jérémiades pour un mal de l’œil ? Qu’aurait-il fait s’il avait été ravagé par un mal de dent ? »

Ainsi a-t-il choisi de noyer sa honte dans un exil éternel abandonnant épouse et belle-famille.

La deuxième anecdote.

Elle nous est rapportée par El Hadj TALL Sékou de Ouagadougou.

Guélaadjo Bayo dit Guélaadjo Ham Bodeejo, le grand guerrier peul croisa un jour, accompagné d’une troupe de cavaliers un pullo rouge.

Ceint de trois lanières de cuir, portant deux javelots et une sorte de lance à fer foliacé, ce pullo rouge conduisait un seul taureau….

« Voici dit Guélaadjo à ses hommes, un pullo qui résume les trois états d’âme de notre race. »

« Comment s’y prendre pour en avoir les manifestations demande un cavalier ? »

« Rien de plus facile, répondit Guélaadjo. Que celui qui n’a pas peur de mourir s’offre pour l’expérience. Il s’agit, dit-il, d’aller tenter de ravir au pullo son taureau par la force ».

Un cavalier présomptueux ne se le fit pas répéter deux fois. Il piqua de deux et fonça sur le berger.

« Ohé ! Oreille rouge ! Pullo à bâton ! Guélaadjo t’ordonne de me remettre ce bœuf pour ses cavaliers ! »

« Le taureau, dit le pullo, n’est pas né pour Guélaadjo, ni acheté par lui. Il est à moi et, à ce titre, inviolable ».

« Puisque tu ne veux rien entendre, dit le guerrier, voici comment je m’y prends » et, ce disant, se précipite sur le taureau. Mais le Pullo, avec une imprécation, court derrière lui.

Le cavalier, se retournant et se voyant serré de près et à portée de la lance du berger, veut parer le coup, mais trop tard. Un premier javelot lui pénètre la hanche et, le Pullo, brandissant sa seconde sagaie s’écrie : « Prends garde car celle que tu as au cul n’est qu’un petit avertissement.

Mais celle-ci est une broche ardente, qui va souder ton corps à la selle et celle-ci à ton cheval, t’envoyant coucher à la lugubre cité aux petites dalles en pente. Quant à ma lance, elle me permettra d’expliquer à Guélaadjo comment je traite les manants de ton petit gabarit, même quand ils m’apportent ses ordres ».

Le cavalier, défaillant, épuisé, rejoignit presque sans vie, la troupe de Guélaadjo. « Voici, dit ce dernier, un des aspects de l’âme peule. Croyez m’en, si nombreux que nous soyons, le Pullo attaqué, nous chargerait tant qu’il ne sera pas abattu, mais ne nous laissera pas enlever son bœuf de force ».

Guélaadjo, se tournant vers le griot : « Rejoins le Pullo, lui dit-il. Chante les louanges des preux de sa race et attends de pied ferme sa réponse ».

Le griot exécute l’ordre. Le Pullo, tout ému, tremble de tous ses membres. Transporté, il oublie tout le reste et s’écrie : « Prends ce taureau. Je te le donne, n’ayant rien d’autre que mes armes, indispensables à mon règlement avec Guélaadjo dont je viens de « descendre » le messager.

Le griot, revenu vers Guélaadjo, lui dit « Etrange ! Le Pullo m’a gracieusement offert le bœuf pour l’amour duquel il était prêt à nous massacrer tous ».

Ce geste, répondit Guélaadjo, illustre le second aspect de l’âme peule qui se révèle quand on sait parler ou agir comme il convient ».

« Maintenant, retourne et propose au pullo, de l’engager pour mener ton bœuf ». Hésitant, le griot objecta : « Ohé ! Guélaadjo, comment oserais-je lui faire pareille injure ? »

« Va, et oublie que c’est lui qui t’a donné l’animal »

Revenu auprès du pullo, le griot l’interrogea ; « voudrais-tu conduire mon bœuf au village, moyennant salaire ? »

« Certes oui, pourquoi pas ? »

Stupéfait de tant de courage, de générosité et de servilité se succédant sans transition, le griot revint auprès de Guélaadjo qui ajouta : « c’est ici le troisième aspect de la mentalité peule. Mais elle ne se révèle que dans le besoin ».

Tour à tour paladins, grands Seigneurs aux incroyables magnificences puis gueux, prêts à bien des bassesses, les Peulhs se répartissent en trois catégories n’ayant en commun que le physique et la langue.

Il y a donc :

– Les Peulhs au bâton,

– Les Peulhs de la lance,

– et les Peulhs du livre. Entendre par là : les bergers, les guerriers et les sages.

Diallo Boubacar Doumba

www.guineeactu.com

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